DEMAIN

Daloa. Yao se prépare, il a récolté la somme indiquée, il la donnera demain aux passeurs. Il s’apprête à affronter le sahel, les côtes libyennes et les gardes-côtes italiens. Demain, il embarque pour le voyage le plus important de sa vie. Comme plusieurs aventuriers avant lui, il ira lui aussi tenter sa chance dans ce pays où tout semble possible. Il ira gonfler le contingent des rabatteurs de la station château rouge et se reposera dans ces immeubles insalubres où s’entassent ses compagnons d’infortune venus de ce continent que l’on dit maudit. Sans papier, il fuira la police comme la peste.  Comme son père le lui a enseigné il ne cessera de se battre pour avoir, lui aussi le droit de vivre décemment. Eboueur, plongeur, maçon, technicien de surface, c’est par le travail qu’il retrouvera une partie de sa dignité perdue. Les longues journées passées à jouer au Ludo, au jeu de dames et à l’awalé ne seront plus que des souvenirs qui se perdront dans la brume de ses nouveaux espoirs. Yao goûtera désormais aux joies du monde de la consommation loin des privations du passé. N’oubliant pas son histoire et sa filiation il prendra soin des siens restés sur cette terre ingrate. Yao aussi fou que cela puisse paraître a fait le choix de vivre dans un pays en crise pendant que le sien, connait une croissance sans précédent. Il a vu les aventuriers partis avant lui revenir, leur vie radicalement changée. Yao a fait un choix, demain à l’aube il partira…

Paris. Ismaël fait ses valises après 10 ans de vie dans la ville lumière, il a décidé de retourner chez lui. Demain il sera à bord de l’A380 d’Air France pour prendre le chemin de ce pays que tous encensent et décrivent comme le nouvel eldorado. Lycée français, prépa, HEC paris, Ismaël est le profil type de cette élite africaine venue se former sur les bords de la seine. Ne connaissant ni le manque ni le besoin, les bars de la rue oberkampf n’ont plus de secrets pour lui, les brunchs du dimanche dans le marais sont devenus un rituel et les soirées dans les plus grandes boîtes des champs Elysée où il ne compte plus le nombre de bouteilles d’alcool aux prix exorbitants sur sa table sont devenus son quotidien. Aujourd’hui salarié d’une compagnie anonyme, il noie ses talents et ses rêves dans l’indifférence d’un système qui lui donne l’illusion d’être important. Il n’est plus qu’un énième travailleur qui promène son insignifiance dans le flot d’inconnus se pressant sur la dalle de l’esplanade de la défense ; recherchant des signes de reconnaissance en s’offrant à crédit des costumes italiens sur mesure. Son dernier séjour sur la perle des lagunes l’a bouleversé. Assis à la terrasse d’un café de la capitale, Cohiba dans la main droite et verre de Chivas proche des lèvres, il apprécie la vanité d’appartenir à cette élite insouciante et insolente. Ismaël l’a bien compris jamais il ne pourra avoir meilleur cadre de vie. En faisant ses valises ce matin-là, Ismaël se prépare à profiter des 8% de croissance qu’offre son pays. Ismaël a fait un choix, demain à l’aube il partira…

Yao regarde Ismaël partir et ne comprend pas son désir de rentrer sur cette terre où plane l’ombre du malheur et de la tristesse. Yao sait qu’il n’a pas eu les mêmes chances qu’Ismaël, lui aussi souhaiterait pouvoir rester mais il doit partir pour que son avenir ne soit pas un mirage. Yao reste perplexe comment peut-on vouloir quitter un pays ou les soins de santé sont gratuits et où l’on peut gagner sa vie uniquement sur la base de son travail. Yao se questionne sur la sagesse de la décision d’Ismaël. Yao a fait un choix demain à l’aube il partira.

Ismaël regarde Yao partir et lui aussi ne comprend pas cette volonté de risquer sa vie pour venir vivre dans un pays froid qui n’offre plus aucune perspective. Ismaël reste perplexe et ne comprend pas pourquoi Yao prend un tel risque, quand son pays est aujourd’hui un havre de paix et de prospérité. Du haut de sa tour d’ivoire et d’un ton innocemment condescendant, il conseille à Yao de rester et de ne pas céder à la facilité, le traitant de fou et d’insensé. Ismaël a fait un choix demain à l’aube il partira…

A quand le jour ou Yao ne sera plus contraint à l’exil ? Quand est-ce que Ismaël comprendra que son devoir et sa mission sont de faire en sorte que ses rêves et ses espérances deviennent ceux des milliers d’autres Yao qui attendent eux aussi de prendre le chemin de l’exil? La loterie de la vie a choisi de faire naître Ismaël du bon côté. Ismaël se doit de se rappeler qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il soit à la place de Yao. Il a donc une obligation d’action et l’injonction de rendre à la communauté ce qu’elle lui a donnée par pur hasard.

Demain à l’aube ils partiront…

 

NJA

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