Indépendance ou La fin de la longue nuit

Un seul homme peut-il porter sur ses seules épaules la destinée d’un peuple si grand ? Un soir d’aout 1960, le peuple d’Eburnie quittait enfin la longue nuit du colonialisme.

22 octobre 1946, ils étaient 148 à embarquer sur la frégate F707 de la marine nationale Française. Ces 148 jeunes sélectionnés parmi les meilleurs élèves de la colonie ivoirienne s’apprêtent à poursuivre leur formation en métropole. Premier député de la colonie à siéger au parlement français, Dia Houphouët vient de tenir une promesse de campagne : former une génération de cadres ivoiriens. Visionnaire, il vient de poser les premières fondations de cette nation en devenir. Ces 148 jeunes devront être prêts lorsque le soleil des indépendances se lèvera sur la terre d’Eburnie.

Alcide Dioulo, Alphonse Bissouma Tape, Bakary Coulibaly, Brou Marie-Thérèse, Camille Adam, Ernest Boka, Gervais Coffie, Jean Konan Banny, Jean-Baptiste Pango, Joseph Aka Anghui, Memel Fôte sont du voyage. Arrivés le 20 novembre 1946 en métropole, les 148 premiers boursiers de Côte d’Ivoire débutent leur quête de connaissance pendant que sur leur terre règne un parfum de révolte.

Le temps du combat

1945, Alexandre Douala Manga Bell, Gabriel d’Arboussier, Jean-Félix Tchicaya, Yacine Diallo, Fily-Dabo Sissoko, Sourou Migan Apithy, Lamine Guèye, Léopold Sédar Senghor et Dia Houphouet rentrent au palais Bourbon pour représenter les peuples colonisés d’AOF et d’AEF.

Pionniers du combat pour l’indépendance, l’abolition du travail forcé et du code l’indigénat, l’attribution de la citoyenneté française à tous les ressortissants d’Outre-mer, la liberté de réunion et d’association de la presse seront leurs premières victoires face au système colonialiste. Ils créent également le Rassemblement Démocratique Africain à Bamako en 1946, parti qui rassemblera sous un même étendard tous les mouvements africains luttant pour l’émancipation des colonies.

Le combat pour l’indépendance prend un tournant décisif avec la création du rassemblement démocratique africain (RDA). Dia Houphouet futur ex-leader nationaliste mène la fronde contre l’administration coloniale qui ne pourra pas résister longtemps à la pression de l’histoire. Soutenu dès sa création par le parti communiste, le RDA et sa branche ivoirienne, le PDCI ne vont cesser d’être combattus par l’administration coloniale qui ne tolère par les accents indépendantistes de ce mouvement.

Les dirigeants du RDA subiront brimades, humiliations, licenciements, emprisonnement, intimidations. Le RDA ploie sous les coups de butoir du colon qui ne se ménage pas pour réprimer ce mouvement soutenu par les masses africaines.

Dans la colonie ivoirienne, la répression contre le RDA et son chef se fait intense. La colonie est en ébullition.

Ainsi trois ans après le départ des 148 aventuriers, l’administration coloniale dirigée par le gouverneur Péchoux arrête le 6 février 1949 plusieurs dirigeants du PDCI-RDA. Bernard Dadié, Mathieu Ekra, René Séry-Koré, Jean-Baptiste Mockey, Albert Paraïso, Philippe Vieyra, Jacob Williams. Seul manque à l’appel Dia Houphouet.

« Ils nous braquaient de leurs fusils et nous ont demandé qui était armé. J’ai levé le doigt. Ils m’ont demandé de sortir mon arme. Je leur ai brandi le stylo que j’avais dans la poche. Ils ont ri, les crétins ! C’est avec ce stylo que, de l’intérieur de la prison de Bassam que j’ai écrit mes « carnets de prisons » et les articles qui ont mis le feu à l’administration coloniale », Bernard Dadié.

Enfermés à la prison de Grand Bassam, les prisonniers entament une grève de la faim. Dehors le peuple se soulève pour demander la libération de leurs leaders. Les femmes prendront la tête de ce mouvement. Le 24 décembre 1949 elles marchent sur la prison pour demander la libération des membres du PDCI-RDA et lancent le boycott des commerces français. Elles subiront les foudres d’un régime aux abois. L’histoire se souvient d’Anne Marie Raggi, Marie Koré, Maguerite Sackoum, Odette Yacé et de Mme Ouezzin Coulibaly.

Le 22 mars 1950 le procès des dirigeants débute, Dia Houphouet leader du PDCI ne viendra pas soutenir ses compagnons. Prétextant une maladie, il préfèrera se réfugier à Yamoussoukro se contentant d’un simple télégramme de soutien.

« Regrette absence côtés vaillants camarades, victimes colonialistes aux abois- STOP mauvais état santé m’a empêché exprimer vive voix solidarité avec sublimes défenseurs peuple opprimé d’Afrique… Sommes… entièrement d’accord sur but à atteindre émancipation Afrique… Union avec forces démocratiques métropolitaines groupées autour avant-garde Parti communiste français, union avec forces démocratiques monde entier sous direction grand socialisme Union soviétique guidé par chef génial le grand Staline en vue créer par lutte commune condition réaliser avènement, ère liberté, paix, Fraternité. » Dia Houphouet

Repli tactique ou trahison

La répression contre le RDA devient sanglante et meurtrière, le colon tue à Bouaflé à Séguéla et à Dimbokro. On compte plus d’une centaine d’innocents tombés sous les balles du colon. Les réunions du PDCI-RDA sont interdites. L’étau se resserre autour du chef du RDA, la rumeur de son arrestation couve, un mandat d’arrêt est lancé contre lui le 26 janvier 1950. Acculé par le gouverneur Péchoux, il craint pour sa vie.

Un homme sera le symbole de la violence et de l’acharnement du colon, le 29 janvier 1950 le sénateur Victor Biaka Boda membre actif du PDCI et fervent nationaliste meurt en martyr dans des conditions troubles.

La mort du sénateur est un tournant dans le combat pour l’émancipation de la colonie ivoirienne, Dia Houphouet se réfugie en France loin du tumulte et s’apprête à céder sous la pression de l’occupant. Le 18 octobre 1950, le RDA publie un communiqué qui acte son desapparentement au parti communiste.  Cet acte de reddition marque la fin des idéaux nationalistes du RDA. A partir de cette date le PDCI-RDA ne sera plus qu’un faire-valoir. C’est le début de la collaboration de Dia Houphouet.

 «Oui mes frères, un vent de nationalisme souffle sur le monde entier- la mystique de l’indépendance qui ne règle rien, qui ne règle pas les rapports entre les hommes. Avec foi, nous africains et j’entends tous ceux qui travaillent ici pour un avenir meilleur blancs et noirs nous tous nous devons unir nos efforts dans un esprit de compréhension mutuelle et de confiance totale afin que nous puissions opposer victorieusement à cette mystique : celle de la Fraternité » Dia Houphouet

Les idées indépendantistes et anticolonialistes trouvent un écho puissant dans le Paris des année 50, les 148 étudiants ivoiriens baignent dans ce foisonnement idéologique et se préparent à rentrer pour servir leur pays.

La décennie 50 sera calme, les soubresauts de la fin de la décennie 40 sont loin. La collaboration avec le colon se passe sans encombre. Sékou Sango, Dignan Bailly, Kacou Aoulou, Ouezzin Coulibaly, Victor Djedje Capri, Auguste Denise, Etienne Djaument animeront la vie politique pré-indépendance.

L’union Française, la loi cadre, la communauté Française finiront par accoucher d’une indépendance factice, octroyée sans combattre. Le 7 août 1960 Dia Houphouët devient le premier président la nouvelle république de Côte d’Ivoire. Les 148 aventuriers prennent pour certains le chemin du retour pour participer à la construction de ce nouvel Etat. Fort des compétences acquises ils sont prêts à relever le défi du développement. Mais leurs espoirs seront vite étouffés…

A suivre

NJA

2 commentaires sur “Indépendance ou La fin de la longue nuit

  1. Bonjour!
    Je suis Blanche PANGO, nièce de Jean-Baptiste PANGO qui fut Compagnon de l’Aventure 46. Je recherche des photos du départ, du voyage et de l’arrivée en France de ces enfants afin de retrouver au moins une photo de mon oncle. Par ailleurs, j’effectue actuellement des recherches sur l’Abbé Pierre-Michel PANGO, frère de Jean-Baptiste et auteur compositeur de l’Abidjanaise. Pouvez-vous m’aider à rencontrer M. Jean KONAN-BANNY qui est Compagnon de l’Aventure et Membre du Jury du Concours en 1959 pour l’hymne national ?
    Merci!

    1. Bonjour Blanche, merci pour ton commentaire et pour tes différentes questions. J’ai trouvé peu de ressources sur l’histoire des compagnons de l’aventure je ne pourrai pas vous être d’une grande utilité. Je sais qu’il existe un livre  »  » Les compagnons de l’Aventure 46  » du Dr. Philippe K. Cowppli-Bony  » qui retrace les parcours des aventuriers et il existe une association réunissant les compagnons. S’agissant de Mr Jean Konan Banny, ne le connaissant pas je serai pas en mesure de vous aider à le rencontrer. Mais vous m’apprenez une chose je ne savais pas qu’il etait membre du jury.
      Merci encore pour votre commentaire.

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