Zouglou ou l’histoire d’une contestation politique et sociale #3

« Le 24 décembre 1999, pendant qu’on était tous occupés, mon beau pays tournait une page de son histoire. Quand j’ai demandé, on dit c’est Bédié qui s’était fâché parce qu’ils ont pris sa place et puis ils l’ont foutu à la porte sans préavis, en tout cas il nous a pas dit au revoir. Au lieu de pleurer, les gens disaient : C’est bien fait pour lui. C’est quel Président, depuis on te parle, tu ne comprends rien. Ton peuple a faim, toi tu lui tiens des discours guerriers. Quand tu vas à l’hôpital, docteur te dit repose en paix. Mais si on ne peut pas manger, on ne peut pas se soigner, si on ne peut pas aussi te parler! Président, toi tu fais quoi là. Voilà pourquoi! ils ont fait nan nan nannan nannan C’est pourquoi! C’est pourquoi! Tu es parti. » Changement Soum Bill

Ce 24 décembre 1999 marque la fin du règne du premier parti politique de Côte d’Ivoire. Le Conseil National de Salut public (« CNSP ») prend le pouvoir avec à sa tête le Général Guéi, porté au pouvoir par les « jeunes gens ». Ce nouveau pouvoir militaire subira lui aussi les foudres du Zouglou.  Dans cette Côte d’Ivoire aux mains de l’armée, les exactions se succèdent, l’insécurité devient une norme et le pouvoir se durcit. Le Zouglou lui ne dévie point et continue de fustiger et de parler au nom du peuple : « Il y a des gens qui ont volé l’argent du pays, on les a laissé partir avec tout le blé mais si tu voles gbofloto pour manger si on t’a attrapé on va tirer sur toi, les armes ont envahi la ville, voila ce qui nous inquiète. » Zambakro Soum bill.

En ce début de millénaire, le Zouglou toujours aussi revendicatif suit l’avènement au pouvoir du fils de Mama, opposant historique qui

« quand le match a commencé (…) étais dans les tribunes et (…) as crié tellement fort que tout le monde (l)’a entendu c’est (lui) qui disait que les défenseurs ne sont pas puissants, le milieu tourne mal, les attaquants sont nuls. (Il) disait encore que c’est l’arbitre qui gâte le match ; aujourd’hui (il) est l’arbitre (il) es sur le terrain. » Président C’est le début de la refondation.

Le Zouglou, fidèle à sa ligne de conduite avertira les refondateurs :

« On ne prend pas l’argent du peuple pour construire son village! Les femmes de Président ! Elles prennent le panier pour aller faire marché à Paris ! Madame la Présidente y a marché à Gbata »

et continuera sans complaisance d’alerter le pouvoir sur les difficultés quotidiennes des populations.

L’accalmie des deux premières années de la refondation n’est qu’un mirage et une déflagration ébranlera les fondements fragiles d’une nation qui n’a pas su éteindre les braises de divisions.  Le 19 septembre 2002, la Côte d’ivoire sombre dans le chaos et l’horreur. La rébellion s’installe, coupe le pays en deux « mais est-ce que pour revendiquer on a besoin de tuer ? ». L’aventure de la refondation est stoppée nette et pour le Zouglou, l’heure n’est plus à la critique mais à la dénonciation et à la condamnation d’une rébellion injustifiée et barbare. Pat Sacko du groupe Espoir 2000 et Petit Yodé vont être les fers de lance de ce Zouglou qui en 2002 se veut patriotique. Leur titre « on est fatigué », va résumer tous le ressenti d’une population qui n’aspire qu’à la paix, en condamnant unanimement cette entreprise destructrice. Dans cette chanson, les deux artistes poseront une question qui prendra tout son sens quelques années plus tard « existe-t-il une solution politique à un coup d’Etat manqué ? ».

Dans une autre composition qui réunira plusieurs figures de la scène Zouglou, ils rappelleront que

« si le pays nous appelle ça ne veut pas dire de venir, de venir avec les armes à la main »

et Petit Denis fera lui, une mise en garde :

« Notre hospitalité nous impose l’amour des étrangers, mais manman, méfions-nous des gens étranges. Ils prennent notre pays-là comme Solenan placali doum, Yé manman, nous on veut seulement la paix. »

Le titre « Indépendance » des garagistes pointera quant à lui la relation ambigüe entre l’ex-puissance coloniale et son ex-colonie, mise en lumière à la faveur de la crise que traverse la Côte d’Ivoire.

« Quand on a faim ils nous jettent à manger, quand on n’a pas besoin d’eux ils sont toujours présents, alors pourquoi se mêlent-ils de nos problèmes ?  Pour coopérer avec notre continent il faut les aviser, pour nos élections nous devons les consulter. Quand l’Afrique se porte bien l’occident est enrhumé »

Malgré la guerre, les refondateurs, avec la complicité de toute la classe politique, se perdent dans un flot de scandales et se noient dans des discours belliqueux qui ne calment pas les esprits. Le Zouglou ne va pas se faire prier pour condamner vertement cette situation. Lago Paulin, dans sa chanson « on est fatigué » et Yodé et Siro dans leur chanson « Le peuple te regarde » seront très critiques à l’égard d’un régime acculé par des rebelles menaçants et une communauté internationale lui contestant sa légitimité.

« On assiste à une baisse des valeurs morales. Quelle éducation voulez-vous inculquer à vos enfants ? Plus besoin d’école pour devenir ministre, et on me dit c’est pour que mon pays se porte bien. Ma patrie se meurt. Sa vie n’est que vice, déjà trop de sacrifices » « Trop c’est trop »

« Coûte que coûte vaille que vaille, je serai président. J’y tient tellement que je suis prêt à tuer. Schéma classique d’une comédie politique. Aujourd’hui on tue des gens qu’on veut gouverner demain ».

2010, la prophétie du groupe espoir 2000 se réalise.

3000 morts, des milliers d’exilés, des prisonniers enfermés sans raison, des familles endeuillées pour assouvir la soif de pouvoirs de leaders en manque de vision. Arrivé au pouvoir en chevauchant le corps de ses compatriotes, le nouveau maitre d’Abidjan fera taire toutes formes de contestations. Le Zouglou lui, après 20 ans de combat attend la relève qui peine à émerger ou  qui préfère lui occulter sa dimension politique. Mais dans ce mutisme généralisé, on constate que « le pays-là devient joli mais le peuple a le ventre qui est vide ». Issu de la nouvelle génération, Amaral sera l’un des rares à s’insurger contre cette émergence factice que l’on nous promet. L’ancienne génération recommence elle aussi à donner de la voix. Soum Bill, constant dans ses positions et combattant acharné du Zouglou contestataire nous rappelle « qu’on ne fait la paix qu’avec ceux avec qui on a fait la guerre. »

En 20 ans, le Zouglou aura été de tous les combats politiques en Côte d’Ivoire. Il porte les espérances d’un peuple et redonne de la dignité aux invisibles.  Le Zouglou est le symbole de la grandeur et de la puissance culturelle de la Côte d’Ivoire. Il est avant tout une tribune d’expression qui ne peut demeurer silencieuse. En Zouglou gbê est mieux que Dra depuis Bilé Didier c’est comme ça.

NJA

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