Pourquoi les jeunes Africains ne doivent pas renoncer à leur nationalité

« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Ernest Renan

Cette question de la nation et de l’appartenance à une communauté nationale est une interrogation prégnante au sein de la diaspora africaine. Nombreux sont ces jeunes issus de la diaspora qui après avoir terminé leurs études dans des pays étrangers décident de faire la démarche d’appartenir à une nouvelle communauté nationale. En faisant ce choix « ils expriment clairement leur désir de continuer la vie commune au sein de cette nouvelle communauté, Ernest Renan» délaissant de facto leur nation d’origine.

Les raisons du choix

Pourquoi cette diaspora consent-elle à poursuivre une aventure nationale dans des pays qu’elle n’hésite pas à pourfendre avec la plus grande véhémence, s’indignant à chaque dérapage raciste, protestant à chaque intervention militaire ou à chaque discours rempli de condescendance ?

Néanmoins, prenons du recul sur ce choix. En vérité ce jeune africain qui accepte de prendre la nationalité de son pays d’accueil justifie son choix de la manière la plus rationnelle qui soit. Prendre la nationalité d’un pays figurant parmi les plus puissants du monde c’est avant tout pour lui un moyen de servir ses intérêts et de maximiser ses chances de réussite dans un monde globalisé. Être Français, Américain, Anglais, Suisse, Canadien, c’est entre autres pouvoir voyager sans avoir à remplir la paperasse, pouvoir travailler plus facilement dans n’importe quel pays du globe, pouvoir se faire rapatrier en cas de troubles dans son pays d’origine, se faire soigner dans les meilleurs hôpitaux et avoir la possibilité de vivre dans un pays sans trouble politique. Le raisonnement de cette jeunesse africaine est froid, efficace, pragmatique. Il se résume assez facilement : mettre toutes les chances de son coté, assurer ses arrières. On ne se revendique pas Français ou Américain, on se revendique possédant un passeport français ou américain, la nuance est ténue mais elle existe.

Peut-on émettre une quelconque critique sur ce choix ? Peut-on reprocher à ces jeunes de penser à l’avenir de leurs enfants ? Peut-on leur reprocher de se sentir frustrés quand on leur dit que le monde s’ouvre à eux mais qu’il leur est impossible d’aller à sa rencontre ?

Reconsidérer l’idée de la nationalité

Derrière se cache encore cet éternel réflexe de colonisé. L’obtention de la nationalité se transforme en fête, on se félicite d’être devenu Français ou Américain. On est fier d’avoir obtenu ce sésame comme s’il s’agissait de la naissance d’un enfant. On angoisse pendant tout le processus d’obtention comme si notre vie en dépendait. On accepte les pires humiliations. Ce papier est plus qu’un simple outil de voyage, il revêt une signification particulière.

Être citoyen d’un pays c’est embrasser son histoire et sa grandeur, accepter ses contradictions, être solidaire de ses erreurs et de ses échecs et supporter ses compromissions. Être Américain c’est vivre avec la cicatrice ineffaçable de l’esclavage et du massacre des peuples autochtones, mais c’est vivre la promesse du rêve américain et signer à Philadelphie avec les pères fondateurs en 1776 la déclaration d’indépendance. « Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. » Ernest Renan

Le continent a besoin de modèles, d’une génération qui va accepter de faire des choix difficiles et irrationnels, d’une jeunesse qui arrêtera de montrer que l’avenir se trouve ailleurs. Elle doit accepter les faiblesses du présent, avoir une posture ferme. Elle doit montrer qu’avec un passeport faible, une nationalité sans atout, elle peut aussi créer les conditions du possible. Elle doit s’engager pour que les générations futures ne se posent plus la question de savoir si être Ivoirien, Camerounais, Nigérien est la meilleure option pour s’assurer un avenir meilleur. Dans le fond, ne devient-on pas Américain ou Canadien pour se déresponsabiliser ? Pour ne pas subir les conséquences d’être Ivoirien ou Camerounais ?

La nationalité est un tout

Cette diaspora trouve de nombreuses justifications, elle se cache derrière une vision pragmatique pour cacher son inaction. Elle essaie de se convaincre que son action pour le continent sera plus efficace avec un autre passeport ou qu’avoir un deuxième passeport n’aura aucune influence sur sa volonté d’être actrice du changement. On peut lui accorder le bénéfice du doute et affirmer que dans certains cas la nationalité n’influe pas sur la volonté d’agir pour son pays.

Il n’en demeure pas moins qu’elle envoie ici un message négatif, un message qui plaide pour la facilité et qui nous ramène à un statut de dépendance, comme si être étranger était le seul moyen d’aider nos pays. Comme s’il fallait encore, pour nous en sortir, que nos ex-colonisateurs nous accordent le droit de faire partie de leur nation. Nous perdons chaque jour le combat du symbole ; toutes nos questions et nos solutions trouvent leurs réponses ailleurs. Une nationalité s’accepte dans sa totalité et non en partie, elle est un tout.

Les générations précédentes peuvent servir d’exemples. Combien de jeunes talentueux, qui après leurs études ont obtenu la nationalité de leur pays d’accueil avec cette même vision et n’ont eu aucun impact sur leur pays d’origine ? Ils ont perdu leur fougue, n’ont aujourd’hui même plus la capacité de s’insurger. Hier Français de raison, ils sont aujourd’hui Français de cœur et le passeport de leur pays d’origine n’est plus qu’une relique leur rappelant par à-coups les idéaux de leur jeunesse.

NJA

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