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Zouglou ou la genèse d’une fierté nationale #1

En Côte d’ivoire la dernière décennie du XX siècle annonce la fin d’un cycle, la fin d’une époque. Le modèle social érigé depuis la fin de la colonisation par le père de la nation ne trouve plus de réponses aux injonctions du temps présent. Le régime vacillant du Bélier de Yamoussoukro n’a plus la lucidité pour cerner les contours de l’histoire qui s’écrit. La révolte qui couve annonce la fin d’un régime au zénith de sa gloire mais à la veille de sa décadence.

La crise économique qui fait rage dès le début des années 80 peine à se résorber malgré la succession de programmes d’ajustements structurels censés remettre le pays sur la voie de la croissance. Ces programmes d’ajustements structurels auront pour première victime le système éducatif ivoirien. Autrefois vanté pour sa qualité, il se voit désormais privé de ressources et ne peut plus assurer la formation du flot de jeunes aspirant à une éducation de qualité. Les coupes budgétaires et la réduction drastique du nombre de bourses distribuées, conséquences des programmes d’ajustements structurels, accentuent la précarité dans laquelle vivent les étudiants. Les murmures à peine audibles que l’on entend furtivement sur les différents campus annoncent des lendemains incertains.

C’est dans le silence et la solennité de l’église catholique Sainte famille, située dans le quartier de Cocody, que ces murmures se transformeront en fracas : la FESCI. Ce 21 avril 1990, la création du mouvement résonne comme le cri de ralliement d’une jeunesse désormais actrice de son destin.

Dans cette atmosphère brûlante, incandescente, corrosive, la musique ivoirienne va elle aussi sortir de son mutisme et prendre part à la contestation. La lutte a besoin d’un écho qui porte, audible par tous et compris de tous.  Le Zouglou sera cet écho qui transcendera les clivages d’une population qui retrouve l’orgueil de la lutte.  Porte-voix de toute une génération, Le Zouglou constitue dès son éclosion une arme politique portant des coups persistants à la forteresse du pouvoir. Le campus du « Kazhulu Natal », berceau du Zouglou, sera le point de départ d’une révolution culturelle qui portera toutes les revendications politiques et sociales du peuple ivoirien.

Le Zouglou commencera son parcours de lutte en décriant au son des percussions la misère et la précarité du monde estudiantin. Les parents du Campus de Didier Bilé seront les premiers à allumer officiellement la flamme avec leur titre Gbolo Koffi.

Sur le campus, « la vie estudiantine semble belle mais il y a encore beaucoup de problèmes. Lorsqu’on voit un étudiant, on l’envie, bien sapé, joli garçon sans produit ghanéen. Mais en fait, il faut entrer dans son milieu pour connaître la misère et la galère d’un étudiant. C‘est cette manière d’implorer le Seigneur qui a engendré le Zouglou. Danse philosophique qui permet à l’étudiant de se réjouir et d’oublier un peu ses problèmes ».

Cette composition révèle le Zouglou et le fait entrer dans le champ de la contestation sociale, pas encore mûre politiquement. Il faudra attendre le milieu des années 90 pour voir le Zouglou atteindre sa maturité politique.

Le Zouglou est né, il faut maintenant l’installer dans la durée et le faire entrer dans le cœur des ivoiriens. Le succès des parents du campus est de bon augure pour la suite, le Zouglou va pouvoir laisser éclater son génie.

« Yodé qu’est-ce qu’on fait, je « moyen » coco dans ton dos ce soir ? Maman ça ne réussit pas parce que moi-même je n’ai pas gagné pour manger.  Ça moyen réussir petit ? Mais j’ai quoi, les « côcô » comme ça, ça me charge. Depuis que le Zouglou est créé tout réussi pour nous c’est que pour moi ça moyen réussir ce soir Maman pour toi c’est en brie maintenant ! » Les côcos L’enfant Yodé

Ce dialogue désormais mythique participera à construire la légende du Zouglou. Le Zouglou libère la créativité des ivoiriens, ces musiciens de génie attendaient juste le bon vecteur pour exprimer leur talent.

« mami hééh ton alloco la est trop doux médicament la c’est combien 1600 franc c’est trop cher Mami donne-moi ma monnaie » Mami Eh

Ce refrain, porté par la voix de Lago Paulin, fait encore vibrer cette jeunesse des années 90 nourrit au Zouglou. « Adjoua gazoil », « Nathalie tu exagères », « mange mil », etc. ces titres achèveront de convaincre les ivoiriens de la puissance de ce mouvement culturel, qui est avant tout un mouvement de conscientisation. Le Zouglou est un rythme qui pense.

Dans l’ombre, le Zouglou s’apprête à sortir du campus pour atteindre sa maturité politique. Un groupe fera du Zouglou un outil de contestation politique. Le groupe Salopards sort en 1995 l’album « Génération sacrifiée », chef d’œuvre qui transportera le Zouglou dans une autre dimension. Bouche B, Vive Le maire, Politique meurtrière, Génération sacrifiée, donnent le ton de cet album. Avec une lucidité froide et un verbe acerbe, Bloko et ses compagnons adressent une missive virulente au tenant du pouvoir en place. Les Salopards ouvriront une brèche dans laquelle s’engouffreront de nombreux autres groupes ou artistes.

Les poussins chocs devenu le duo Yodé et Siro, Espoir 2000, les Garagistes, Fitini, Dezy Champion, Surchoc, Les Mercenaires, Petit Denis, Vieux Gazeur, pour ne citer que ceux là, feront du Zouglou une référence culturelle. Le Zouglou ne se contentera plus d’être un simple outil de satire, il deviendra une arme de lutte. De simple critique du monde étudiant, il devient officiellement biais de contestation et de protestation.

A l’aube du XXI, le népotisme fait rage sur la terre d’Eburnie et « l’ivoirité », concept fumeux aux relents xénophobes, conduira la Côte d’Ivoire aux portes de la décadence. « La gangrène de la Côte d’Ivoire, une tumeur qu’il faut éradiquer » : c’est en ces termes que l’illustre Bernard Dadié décrira ce concept explosif. Les Salopards, encore eux avec le titre « Ivoirité », dénonceront cette instrumentalisation ethnique et défendrons la Côte d’Ivoire multi-ethnique qui tire sa force et son éclat de cette diversité.

« Autrefois dans mon cher pays les gens s’aimaient il régnait la fraternité, l’amour sans différence ethnique, nos parents travaillaient main dans la main pour bâtir notre pays, Les Bétés étaient les frères des Baoulés, les Dioulas étaient les frères des Agnis, les Guérés étaient les frères des Gouros Konan Bédié dis-moi ton nom je te dirais d’où tu viens, Laurent Gbagbo dis-moi ton nom et je te dirais d’où tu viens, Alassane Ado dis-moi ton nom je te dirais d’où tu viens , Constant Bombet dis-moi ton nom je te dirais d’où tu viens. »

La Côte d’Ivoire vient de traverser la décennie 90 dans un climat tumultueux, les élections de l’an 2000 s’annoncent houleuses, la tension est palpable mais personne ne prédit les heures sombres que le pays traversera au cours de la première décennie du XXI siècle. Le Zouglou après s’être imposé, fera montre d’une constance et d’une cohérence qui ne feront qu’accroître son prestige.

NJA


DEMAIN

Daloa. Yao se prépare, il a récolté la somme indiquée, il la donnera demain aux passeurs. Il s’apprête à affronter le sahel, les côtes libyennes et les gardes-côtes italiens. Demain, il embarque pour le voyage le plus important de sa vie. Comme plusieurs aventuriers avant lui, il ira lui aussi tenter sa chance dans ce pays où tout semble possible. Il ira gonfler le contingent des rabatteurs de la station château rouge et se reposera dans ces immeubles insalubres où s’entassent ses compagnons d’infortune venus de ce continent que l’on dit maudit. Sans papier, il fuira la police comme la peste.  Comme son père le lui a enseigné il ne cessera de se battre pour avoir, lui aussi le droit de vivre décemment. Eboueur, plongeur, maçon, technicien de surface, c’est par le travail qu’il retrouvera une partie de sa dignité perdue. Les longues journées passées à jouer au Ludo, au jeu de dames et à l’awalé ne seront plus que des souvenirs qui se perdront dans la brume de ses nouveaux espoirs. Yao goûtera désormais aux joies du monde de la consommation loin des privations du passé. N’oubliant pas son histoire et sa filiation il prendra soin des siens restés sur cette terre ingrate. Yao aussi fou que cela puisse paraître a fait le choix de vivre dans un pays en crise pendant que le sien, connait une croissance sans précédent. Il a vu les aventuriers partis avant lui revenir, leur vie radicalement changée. Yao a fait un choix, demain à l’aube il partira…

Paris. Ismaël fait ses valises après 10 ans de vie dans la ville lumière, il a décidé de retourner chez lui. Demain il sera à bord de l’A380 d’Air France pour prendre le chemin de ce pays que tous encensent et décrivent comme le nouvel eldorado. Lycée français, prépa, HEC paris, Ismaël est le profil type de cette élite africaine venue se former sur les bords de la seine. Ne connaissant ni le manque ni le besoin, les bars de la rue oberkampf n’ont plus de secrets pour lui, les brunchs du dimanche dans le marais sont devenus un rituel et les soirées dans les plus grandes boîtes des champs Elysée où il ne compte plus le nombre de bouteilles d’alcool aux prix exorbitants sur sa table sont devenus son quotidien. Aujourd’hui salarié d’une compagnie anonyme, il noie ses talents et ses rêves dans l’indifférence d’un système qui lui donne l’illusion d’être important. Il n’est plus qu’un énième travailleur qui promène son insignifiance dans le flot d’inconnus se pressant sur la dalle de l’esplanade de la défense ; recherchant des signes de reconnaissance en s’offrant à crédit des costumes italiens sur mesure. Son dernier séjour sur la perle des lagunes l’a bouleversé. Assis à la terrasse d’un café de la capitale, Cohiba dans la main droite et verre de Chivas proche des lèvres, il apprécie la vanité d’appartenir à cette élite insouciante et insolente. Ismaël l’a bien compris jamais il ne pourra avoir meilleur cadre de vie. En faisant ses valises ce matin-là, Ismaël se prépare à profiter des 8% de croissance qu’offre son pays. Ismaël a fait un choix, demain à l’aube il partira…

Yao regarde Ismaël partir et ne comprend pas son désir de rentrer sur cette terre où plane l’ombre du malheur et de la tristesse. Yao sait qu’il n’a pas eu les mêmes chances qu’Ismaël, lui aussi souhaiterait pouvoir rester mais il doit partir pour que son avenir ne soit pas un mirage. Yao reste perplexe comment peut-on vouloir quitter un pays ou les soins de santé sont gratuits et où l’on peut gagner sa vie uniquement sur la base de son travail. Yao se questionne sur la sagesse de la décision d’Ismaël. Yao a fait un choix demain à l’aube il partira.

Ismaël regarde Yao partir et lui aussi ne comprend pas cette volonté de risquer sa vie pour venir vivre dans un pays froid qui n’offre plus aucune perspective. Ismaël reste perplexe et ne comprend pas pourquoi Yao prend un tel risque, quand son pays est aujourd’hui un havre de paix et de prospérité. Du haut de sa tour d’ivoire et d’un ton innocemment condescendant, il conseille à Yao de rester et de ne pas céder à la facilité, le traitant de fou et d’insensé. Ismaël a fait un choix demain à l’aube il partira…

A quand le jour ou Yao ne sera plus contraint à l’exil ? Quand est-ce que Ismaël comprendra que son devoir et sa mission sont de faire en sorte que ses rêves et ses espérances deviennent ceux des milliers d’autres Yao qui attendent eux aussi de prendre le chemin de l’exil? La loterie de la vie a choisi de faire naître Ismaël du bon côté. Ismaël se doit de se rappeler qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il soit à la place de Yao. Il a donc une obligation d’action et l’injonction de rendre à la communauté ce qu’elle lui a donnée par pur hasard.

Demain à l’aube ils partiront…

 

NJA


Le prince et sa constitution

2015, après 5 années d’émergence, le prince se présente à nouveau face au peuple pour solliciter ses suffrages. Ce soir d’octobre 2015 le prince était plébiscité par le peuple pour un deuxième mandat. Comme au temps du parti unique, un seul tour aura suffi au prince pour convaincre les habitants de la terre d’Eburnie. Cette victoire semble confirmer l’aura du prince. Fort de sa réélection, le prince va entamer son plus grand chantier : proposer une nouvelle constitution à son peuple.

Rappel historique n°1 : Lorsqu’il se présente devant la représentation nationale ce 5 octobre 2016, le prince est le 3ième président à tenir un discours devant les représentants du peuple. Avant lui, le 22 décembre 1999, un de ses prédécesseurs s’était lui aussi présenté devant les parlementaires. Le prince vit alors en exil et nombre de ses partisans croupissent en prison. Deux jours après ce discours, les jeunes gens balayeront le pouvoir en place. C’est à partir de cette date que les habitants d’Eburnie oubliront  la signification du mot « Paix ».

Août 2000, lorsque la constitution de la 2ieme République est votée, elle porte en elle les germes du conflit qui éclatera deux ans plus tard. 16 ans plus tard, l’idée d’établir une nouvelle constitution n’est pas absurde ou dénuée de sens. La promesse du prince de rassembler son peuple pour essayer d’apprendre des erreurs du passé et définir ensemble un nouveau cadre institutionnel ne peut qu’être saluée.

Mais l’avant projet présenté par le prince est un texte  élaboré en tenant à l’écart du processus de réflexion toutes les composantes de la nation. Aucun débat de fond n’a été organisé pour définir de manière collégiale les orientations communes à donner à cette nouvelle constitution. Le prince gouverne seul. Après avoir soumis son avant projet aux députés qui l’ont approuvé à la majorité, Il reviendra donc au peuple de décider de l’avenir de cette nouvelle constitution.

Le peuple qui s’apprête à voter pour cette constitution voit toujours ses fils mourir dans les geôles d’un pouvoir qui n’a de démocratique que le nom. Ce peuple voit toujours ses frères mourir en exil. Ce peuple subit toujours la corruption des élites dirigeantes et ploie encore sous le poids d’une économie moribonde. La jeunesse qui s’apprête à se rendre aux urnes pour décider des principes qui vont régir son avenir, se voit toujours privée d’espérance. Elle s’entasse toujours dans des amphithéâtres bondés ou trainent aux abords des grandes artères, attendant qu’un jour la chance ou la providence se penche sur son sort.

Le pouvoir qui s’apprête à faire voter cette nouvelle constitution est un pouvoir décrié dont la légitimité pose question. C’est ce pays en proie à de réelles divisions internes qui  va devoir redéfinir sans avoir été concerté les règles de son vivre ensemble. Le prince ne le sait peut-être pas mais « si tu fais quelque chose pour nous mais sans nous alors tu le fais contre nous ».

Rappel historique n°2 : Le 2 juillet 1998, le parlement d’Eburnie adopte une révision constitutionnelle qui allonge la durée du mandat présidentiel à 7 ans et entérine la création d’un sénat dont 1/3 des membres est  nommé par le président. Cette révision, qui renforce  considérablement le pouvoir présidentiel, disparaît avec son initiateur lors du coup d’état du Général le 24 décembre 1999. Pour s’opposer à cette révision constitutionnelle qu’il jugeait anti-démocratique, le prisonnier le plus célèbre d’Eburnie avait à l’époque fait sortir des dizaines de milliers de personne dans les rues pour manifester contre ce projet.

Le texte qui sera soumis au vote du peuple est un texte qui fait émerger une toute nouvelle organisation institutionnelle. Désormais, le prince sera suppléé dans sa gestion du pouvoir par un vice-président élu en même temps que lui sous forme d’un ticket. Cette nouvelle disposition ressemble à un artifice tant les attributions de ce vice président restent difficiles à cerner. Tandis que dans la précédente constitution le président de l’assemblée nationale était le dauphin constitutionnel du prince, ce statut échoie désormais au vice président. Le prince va aller plus loin. Grâce à l’Article 179, le prince pourra nommer le premier vice président, ce qui aura pour conséquence de créer une situation inédite où le dauphin constitutionnel ne sera investi d’aucune légitimité démocratique. La particularité de l’Article 179 réside dans son caractère unique : il ne sera utilisé qu’une seule fois, lors de la promulgation de cette nouvelle constitution.

L’autre disposition majeure qui redéfinit le schéma institutionnel est la création par le prince d’une deuxième chambre au parlement : le sénat. Le pouvoir législatif sera désormais partagé entre deux  chambres : l’assemblée nationale et le sénat. Depuis son indépendance l’assemblée nationale d’Eburnie, censée être le poumon du débat démocratique s’est toujours fait l’écho de la voix des princes. Mettre en place un sénat au sein duquel 1/3 des membres seront nommés par le prince, sans avoir au préalable instauré une culture du débat démocratique au sein de l’assemblée nationale revient en vérité à créer un organe fantoche du parlement.

Rappel historique n°3 : Au cours de la campagne pour le referendum sur la constitution en 2000, l’éligibilité des candidats était au cœur des débats avec notamment la question du « et » et du « ou ». L’Article 35 au sujet des conditions d’éligibilité stipule alors que « Le candidat à l’élection présidentielle doit être âgé de quarante ans au moins et de soixante quinze ans au plus. Il doit être ivoirien d’origine, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens d’origine ». A cette époque le prince, qui était suspecté de s’être prévalu d’une autre nationalité, avait appelé à voter « oui » au référendum. 16 ans plus tard le prince se ravise. Voici ce que stipule l’Article 55 de sa nouvelle constitution « Le candidat à l’élection présidentielle doit jouir de ses droits civils et politiques et doit être âgé de trente-cinq ans au moins. Il doit être exclusivement de nationalité ivoirienne, né de père ou de mère ivoirien d’origine. »

Cette nouvelle constitution voulue par le prince est avant tout le symbole du caractère autocratique de son pouvoir. Censée être l’émanation du peuple, ce projet constitutionnel a été rédigé sous ordres du prince par un comité d’experts à sa solde. L’assemblée nationale en donnant son approbation à ce texte et en n’y apportant aucune modification n’a fait que valider un nouveau système institutionnel au sein duquel tous les pouvoirs seront entre les mains du prince et où la notion d’indépendance et d’équilibre des pouvoirs relèvera du mythe.

Le prince est détenteur exclusif du pouvoir exécutif. Il choisi son vice-président qui est le dauphin constitutionnel ; il nomme le chef de gouvernement ; et il étend son pouvoir au sein du pouvoir législatif en nommant 1/3 des sénateurs. Le président de la cour suprême, le président du conseil suprême de la magistrature, le président de la cour de comptes, tous son nommées par le prince. Pour finir, l’Article 177 vient clore tous les débats « Toutefois, le projet ou la proposition de révision n’est pas présenté au référendum lorsque le Président de la République décide de le soumettre au Parlement. Dans ce cas, le projet ou la proposition de révision n’est adopté que s’il réunit la majorité des deux tiers des membres du Congrès effectivement en fonction. »

Rappel historique n°4 : Dès le début des années 80, les tensions entre autochtones et migrants sur la question du foncier dans la zone forestière se multiplient. Pour tenter de trouver une solution à ces conflits, le législateur vote la loi du 23 décembre 1998.  Cette loi a  pour objectif de valider la propriété issue du droit coutumier par un certificat foncier établi par les autorités administratives. Cette loi stipule également que seul l’Etat, les collectivités publiques et les personnes physiques ivoiriennes sont admis à être propriétaires de la terre. La crise qui débutera en décembre 1999 va retarder la mise en œuvre de cette loi. En 2016 la nouvelle constitution du prince intègre cette disposition de la loi de décembre 1998 au texte constitutionnel. Article 12 : « Seuls l’Etat, les collectivités publiques et les personnes physiques ivoiriennes peuvent accéder à la propriété foncière rurale. Les droits acquis sont garantis. »

Tout n’est pas à proscrire dans cette nouvelle constitution, l’Article 22 qui stipule qu’aucun ivoirien ne doit être contraint à l’exil qui existait déjà dans la constitution précédente fait parti des dispositions que le prince se doit de respecter. L’instauration d’un conseil des chefs traditionnels qui, même avec des attributions flous, reste une avancée dans la reconnaissance des dynamiques de pouvoir qui traversent cette nation. L’Article 26 donne un statut à la société civile et représente une occasion pour celle-ci de s’ériger en véritable contre pouvoir. En définitive, Les questions, les doutes, et les réticences que soulève cette constitution se situent plus au niveau des pouvoirs accordés au prince et à la nouvelle structure institutionnelle qu’au niveau des principes et des valeurs qu’elle met en d’avant.

Une constitution se doit d’être rédigée au delà des contingences politiciennes. Elle ne doit pas répondre aux urgences du moment et encore moins représenter un texte de circonstance pour servir une quelconque ambition. Elle doit épouser la volonté du peuple et s’inscrire dans une dynamique d’évolution et de progrès. Une constitution ne peut être utilisée  par un dirigeant comme une arme politique. Elle doit être pérenne, fédérer autour d’elle toute la communauté nationale et n’en exclure aucune partie.

NJA


Le Vacarme du silence

En attendant l’émergence tant espérée, la Côte d’Ivoire se terre dans le silence. Plus aucun bruit, rien ne doit enrayer la mécanique. On se tait. Le bruit, le vacarme des jours passés nous hantent et le silence aujourd’hui nous rassure. Dans cette Côte d’Ivoire muette, deux silences cohabitent sans se voir et s’entendre.

Le silence triste d’une Côte d’Ivoire majoritaire qui continue de lutter pour vivre une vie décente. Son silence la rend invisible. La faim, la misère, les difficultés du quotidien restent le dénominateur commun de cette Côte d’Ivoire. Trop préoccupée à survivre, elle ne bronche plus, n’arrive plus à crier son désarroi. Après 10 ans de crise, fatiguée, épuisée, éreintée et durement touchée, seule, elle panse ses plaies et prend le temps de cicatriser. Fataliste, elle ne croit plus aux promesses ; l’émergence reste pour elle un mirage. Fatiguée de mourir pour des enjeux qu’elle ne maîtrise pas et trop longtemps utilisée comme variable d’ajustement, désormais cette Côte d’Ivoire aura pour seule arme son silence.

Le silence assourdissant d’une Côte d’ivoire minoritaire qui semble être la seule bénéficiaire de l’émergence. Elle est le symbole de cette nouvelle Côte d’Ivoire, on la voit et l’entend partout. Son silence lui donne l’illusion d’être majoritaire. Trop Heureuse de jouir toute seule des fruits d’une Côte d’Ivoire retrouvée, elle a aussi perdu sa voix. Elle préfère se taire, elle ne sait plus contredire car trop occupée à conserver ses privilèges et trop effrayée à l’idée de les perdre. Son silence par moment reste incompréhensible mais bien réel. Après 10 ans de crise elle réclame aussi le droit de se reposer, mais en oubliant ses devoirs. Cette Côte d’Ivoire semble avoir gagné la guerre du silence.

Dans cette collusion de silences, la Côte d’Ivoire se perd sans s’être déjà trouvée. Aujourd’hui, comme en France, les Ivoiriens font leurs courses à Carrefour, achètent leurs vêtements à la Halle, mangent au Burger King, font  la queue à la FNAC pour le dernier livre de Marc Levy payent leur forfait téléphonique à Orange et regardent la Champions League sur Canal +. Voici le chemin sur lequel le silence nous conduit, la Côte d’Ivoire n’est plus qu’une pâle copie de son ancien colonisateur.

Dans cette Côte d’Ivoire muette, tous ont perdu leur voix. Plus personne pour critiquer ou pour questionner avec pertinence cette vision de la Côte d’Ivoire que l’on nous propose. Les élites intellectuelles semblent avoir démissionné ou sont tout simplement inaudibles. Le pouvoir politique est sans idéologie et les partis d’opposition n’ont eux aucun fondement théorique. Les grandes questions sur le modèle de société, sur le système éducatif, sur la politique monétaire, sur la stratégie économique sont absentes du débat ou pas assez présentes. La Côte d’Ivoire se construit sans base idéologique, la Côte d’Ivoire se construit sans ligne directrice, sans que les élites intellectuelles ne s’en offusquent. On se tait car on apprécie mieux l’émergence dans le silence.

 Toutes les institutions « démocratiques » sont inféodées au pouvoir en place et, par souci de conservation, préfèrent se taire. L’assemblée nationale, principal pilier du débat démocratique, ne débat plus, mais enregistre, n’interroge plus, mais obéit silencieusement. Les partis d’opposition censés apporter la contradiction nécessaire à la vie « démocratique » ne jouent plus leur rôle. La presse quant à elle manque trop souvent d’objectivité et de rigueur. Les syndicats sont quant à eux à la recherche de leur passé. La société civile reste trop peu organisée pour pouvoir être entendue.

En Côte d’Ivoire, les contre-pouvoirs se taisent ou parlent trop faiblement pour être entendu, perpétuant ainsi  la dynamique du silence. Qui pour soulever les questions sur la pertinence de la réforme constitutionnelle ou pour prendre la défense des commerçants locaux face à la grande distribution ? Qui pour questionner l’Etat sur la mise en place effective de l’école obligatoire ? Qui pour soulever la question toujours épineuse du foncier dans l’ouest de la Côte d’Ivoire ? Le silence est aujourd’hui le seul leader d’opinion et le seul contre-pouvoir.

Triste ou assourdissant, le silence doit être rompu pour ne pas subir demain. Sortir de ce mutisme, critiquer, s’insurger, questionner et agir sur le terrain pour éviter d’être condamné par le silence.

NJA


Abdou Moumouni: celui qui détient la connaissance

De nombreux Hommes de science ont irradié de leur savoir et de leur intelligence le continent africain. C’est au NIGER -ancienne colonie française devenue indépendante en 1960- que va voir le jour l’un des plus brillants scientifiques africains. Retraçons ensemble le fil de l’histoire d’Abdou Moumouni.

 Abdou Moumouni voit le jour en 1929 dans le village de Tessaoua. Après de brillantes études (notamment à l’école William Ponty du Sénégal), il part terminer sa formation universitaire en France. En 1956 son parcours universitaire atteint son apogée, à cette date il devient le premier africain agrégé de physique de l’Histoire. C’est à cette même époque qu’il se forge une conscience politique au sein de la puissante Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), syndicat qui regroupe les futurs leaders du continent comme Mamadou Dia, Amadou Mahtar M’Bow, Joseph Ki Zerbo ou encore Henri lopez. Etudiant extrêmement brillant il va aussi être l’un des fers de lance de la contestation anti-coloniale. Désigné à de nombreuses reprises trésorier de la FEANF, il va aussi être le rédacteur du journal « les étudiants anti-colonialistes ».

 Son cursus universitaire achevé il rentre en Afrique, comme de nombreux militants de la FEANF, pour participer à l’émancipation du continent et mettre sa science au service du développement de son peuple. D’abord professeur, il enseignera au Sénégal, au Mali puis au Niger. Abdou Moumouni va surtout marquer son époque et sa génération grâce aux recherches qu’il va mener sur l’énergie solaire. Véritable précurseur de cette technique, il va œuvrer sa vie durant à promouvoir ce procédé afin d’assurer l’indépendance énergétique du continent. Il crée ainsi au Mali avec l’appui du président Modibo Kéita le Centre d’énergie solaire, puis au Niger l’Office nationale de l’énergie solaire (l’Onersol) avec l’appui des autorités nigériennes.

Sous l’impulsion du professeur Moumouni, l’Onersol va travailler à améliorer le quotidien des nigériens. Ainsi des pompes à eau, des cuisinières, des séchoirs et même des télévisions fonctionnant à l’énergie solaire vont être mis au point et commercialisés par l’Onersol. Véritables outils au service de son pays, toutes ces réalisations vont être développées et fabriquées localement. Mais la crise des matières premières, notamment la chute du cours de l’uranium, va priver le professeur Moumouni et l’Onersol des financements étatiques et ainsi briser le rêve solaire qu’avait commencé à réaliser Abdou Moumouni.

L’action du professeur est dans la droite ligne de son engagement au sein de la FEANF qui est celui de rendre l’Afrique forte et indépendante en ne comptant que sur ses propres ressources. Véritable visionnaire, en avance sur son temps, le professeur Moumouni a incontestablement marqué de son génie l’histoire du continent. Méconnu en dehors de son pays d’origine, le Niger, Abdou Moumouni est un exemple pour la jeunesse africaine en quête de solutions pour voir émerger le continent. Décédé en 1991, son œuvre est restée inachevée, elle attend patiemment d’être reprise et d’être enfin menée à son terme.

Que l’Afrique retienne le nom de ses héros

NJA


Souvenons-nous de Victor Biaka Boda

Naissance et combat de Victor Biaka Boda

C’est en 1913, dans le village de Dahiépa, dans la région de Gagnoa, que l’une des plus belles étoiles que la Côte d’Ivoire ait connue Victor Biaka Boda voit le jour. Très tôt orphelin de père et de mère, l’enfant de Dahiépa est recueilli et élevé dans la pure tradition bété par ses grands-parents maternels dans le village de Biakou.  En 1920 le jeune fils de Dahiépa se sépare de sa famille et prend la direction de Gagnoa pour commencer son parcours scolaire. À l’école supérieure de Bingerville, en 1930, il obtient son brevet d’étude primaire supérieur. Il prend ensuite la route de Dakar où il suivra des études de médecine, il en sortira avec le titre de médecin africain en 1937. Durant toute la durée de ses études, notre héros fait preuve d’une vive intelligence et se fait remarquer par son caractère frondeur et rebelle.

A sa sortie de l’école de médecine, notre nouveau médecin est affecté en Guinée. C’est au cours de son séjour en Guinée qu’il fait la rencontre d’un grand leader africain en la personne d’Ahmed Sékou Touré alors président de la section du RDA en Guinée. Le RDA est à cette époque le plus grand mouvement panafricain d’Afrique de l’ouest qui lutte pour l’émancipation de l’Afrique. Cette rencontre sera l’occasion pour le médecin d’adhérer au RDA. Epris de liberté et farouchement opposé aux injustices subies par son peuple, son engagement au sein du RDA n’est pas une surprise. C’est tout naturellement qu’il est admis au comité directeur du RDA en Guinée où il ne cesse de fustiger le colonialisme. L’administration coloniale va commencer à surveiller ce « révolutionnaire » qui, grâce à sa fougue oratoire, sème le trouble dans la colonie guinéenne. Mais c’est en Côte d’Ivoire, nom que le colon a donné à sa terre de natale, que le combat du jeune médecin va prendre une autre dimension. En 1947 il quitte définitivement la Guinée pour la terre de ses ancêtres.

Quand il retourne dans la colonie de Côte d’Ivoire, il rejoint dans l’arène du combat contre l’exploitation coloniale Jean-Baptiste Mockey, Ouezzin Coulibaly, Jacob William, Mathieu Ekra, Dignan Bailly ou encore Anne-Marie Raggie.

Combats politiques et disparition de Victor Biaka Boda

Élu sénateur en 1948 dans le cadre de l’union française, notre médecin s’envole pour la métropole française où il compte porter fièrement la cause des siens. Son passage au sénat français est salué par ses condisciples qui ne cessent de vanter ses talents d’orateur. Le fils de Dahiépa gagne le respect des sénateurs de part sa droiture et son intégrité. Mais dans la colonie ivoirienne les années 49 et 50 sont des années difficiles pour les combattants du RDA. En effet, l’administration coloniale a décidé de mener une lutte sans merci aux leaders du RDA, qui était encore à cette époque un parti anti-colonialiste. Tous les leaders de ce parti sont intimidés, arrêtés, brimés et emprisonnés. Les populations acquises à la cause du RDA sont tuées ; souvenons-nous de la répression de Bouaflé. C’est dans cette période trouble que notre sénateur revient sur sa terre pour continuer le combat sur le terrain. A son retour il est l’un des rares membres du RDA toujours en liberté, assumant son statut de leader. Il continue la lutte en fustigeant les dérives du colon et en sillonnant de nombreuses villes de la colonie ivoirienne pour prôner l’insurrection.

Le 18 novembre 1949, dans la ville de Daloa, il prononce un discours dont la virulence n’a d’égal que sa détermination à libérer la Côte d’Ivoire du joug colonial. Ce discours sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase…

Le 27 janvier 1950, notre sénateur prend la route de Gagnoa. Après une panne de son véhicule à quelques kilomètres de la ville de Bouaflé, il décide de s’y rendre à pieds afin d’y passer la nuit. En arrivant il se fait héberger par l’Almamy Ali Diaby. Le sénateur ne se doute de rien mais un complot se prépare contre lui. En effet dans la nuit, des agents de l’administration coloniale viennent l’arrêter et lui infligent d’atroces tortures avant de l’achever dans un bosquet à proximité de Bouaflé.

Ainsi se termine le combat de l’honorable fils de Dahiépa, VICTOR BIAKA BODA .

Durant plusieurs années l’administration coloniale a refusé de communiquer sur la disparition du sénateur, refusant même de remettre sa dépouille à sa famille. Aucune sépulture digne de son rang ne lui sera offerte et aucun hommage national ne lui sera rendu. Victor Biaka Boda est un oublié de l’histoire de notre pays, très peu d’ivoiriens se souviennent encore de ce nom symbole de révolte et de liberté. Victor Biaka Boda fut un grand militant et une figure de proue de la résistance à l’oppression coloniale. Mort pour la lutte et pour son peuple, souvenons-nous du sénateur Victor Biaka Boda et de son combat. N’oublions jamais le sacrifice qu’il a fait pour nous.

Que l’Afrique retienne le nom de ses Héros.

NJA